
"Un trait, une ligne, un fil: symboles de maigreur, degrés d'immatérialité, défauts de
substance, dépouillements anorexiques.
Imaginez alors l'artiste, sous l'apparence d'un patineur virtuose : il grave son dessin dans la glace, il danse et dessine d'un même élan, il enfante son oeuvre comme l'araignée son fil (d'un mouvement non hésitant, délibéré).
Sa vitesse l'aide beaucoup dans la réalisation de compositions apparemment improvisées, riches cependant de personnages et chargées de détails. Les dessins de François BORIE ont cette particularité d'être el plus souvent exécutés d'un seul trait, sans repentir ni rature. Souvent, quand on fait quelque chose d'un trait, cela suggère une grande rapidité dans la performance créatrice. Cela n'empêche pas la complexité du dessin.
Le trait a une dynamique, li semble projeter devant lui l'encre qui va el constituer, il abandonne al figure déjà tracée pour aller plus loin, al relier avec une autre qui n'existe pas encore, voire avec toute une foule. Quelquefois, el trait unique si grêle et si hardi dans sa solitude, montre de l'inclination pour les entassements plus ou moins inextricables, comme en offrent les mêlées et autres combats corps à corps, jeux d'enfants ou cocktail-parties. Ainsi Victor HUGO, décrivant la bataille de Waterloo, s'exalte lorsqu'il atteint « ...le centre du combat, point obscur où tressaille/La mêlée, effroyable et vivante broussaille»
L'atmosphère générale reste pneumatique, aérienne, un peu comme dans les représentations du monde des âmes par les primitifs toscans.
Il émane de ces hauts personnages l'autorité qui signale les dignitaires investis d'une responsabilité sociale, peut-être religieuse, prophétique.
Dans ces corps simplifiés, les têtes sont très grosses, les bras et le cou souvent absents, les jambes servent à fixer une attitude plutôt qu'à exprimer une agilité. Les mouvements des personnages sont généralement collectifs, déplacements de troupes et de légions. Ces cohortes parfois marchent au pas de l'oie, en grand ordre militaire, d'autres fois ce sont pelotes qui roulent, se défont et s'embrouillent.
S'il fallait, pour faciliter leur éventuelle intelligibilité, classer les dessins de Borie, nous dirions qu'ils nous paraissent appartenir au genre Steinberg plutôt qu'au genre Gavarni. Le
corps des personnages y est très simplifié: le trait unique encore et encore.
Presque toujours, dans l'anatomie des personnages, l'accident le plus remarquable est un considérable appendice « phallique», si ostentatoirement phallique qu'on sent bien que l'artiste appartient à une génération tôt initiée à des mystères symboliques aujourd'hui un peu éventés.
Tous ces phallus n'ont pas un air très fonctionnel, ils évoquent plus facilement l'ancien bâton blanc des gardiens de la paix qu'un sexe en activité. Ils indiquent la direction à suivre avec al simplicité et l'autorité de flèches balisant un itinéraire.
Parfois, dans les groupes, plusieurs phallus pointent des directions divergentes, voire opposées, mais sans que cela entraîne des conséquences fâcheuses.
Les corps n'étant pas séparés (conséquence de la ligne unique), les jambes sont mises en commun par plusieurs personnages, un peu comme dans les bogies, dans les rames du tgv, rendent solidaires des wagons jumelés.
La mise en syndicat des corps ainsi assujettis par le procédé de la ligne unique aboutit à des suggestions de partouze et de sodomie collective, sans pour autant que l'on puisse découvrir, dans l'érotisme de la scène, les marques d'une inspiration majeure et envoûtante: plutôt une curiosité candide, chaste et distante, libre de toute manifestation passionnelle."
- Jean Borie







